L'HOMME RETRIBALISE,ou comment réhumaniser la société ?
I. Les pas des pèlerins dessinent un sujet :
Au cours de ces dernières années, de fructueux échanges avec des marcheurs, pèlerins et autres "wandervögels" de passage, m'invitent à poser sur papier les observations suivantes. Par ce biais, j’espère amorcer une piste de réflexion qui portera ses fruits. Commençons donc par un questionnement liminaire que notre activité d' « accueillant jacquaire » en milieu de montagne, nous pose quotidiennement : Pourquoi l'homme urbain retrouve, sur un chemin de campagne, le sens spontané du contact ? Pourquoi les interactions amicales que tissent naturellement les marcheurs disparaissent aussitôt dans le cadre urbain? Autrement dit, pourquoi le chemin "tribalise" l’homme alors que la route le «détribalise» ? Bien des détours vers la philosophie, l’ethnologie, voire la biologie m’ont été nécessaires pour esquisser des éléments de réponse.
C’est finalement l’idée de route comme « prothèse » ou « expansion » du pied qui semble m’avoir le plus apporté : la route bitumée comprime la faculté de circulation, elle implique la médiation d’un engin mécanique lequel altère l’échelle sensorielle de l’homme. Lorsque l'homme entre dans une auto, il change, sans s'en rendre compte, de nature : il devient l'homo-automobilis : tout son corps, ses sens, ses capacités physiques, se trouvent conditionnés par l'habitacle. La roue recouverte d'un pneumatique prolonge son pieds, en contact avec le pneumatique, la route transforme le paysage ; elle implique des stations service qui sont comme des métastases d'une hydre dont les tentacules s'étendent aux quatre coins de la terre. L'automobile ressemble à une sorte de coléoptère : l'innoccente "coccinelle", dessinée par Adolf Hitler, fait figure en réalité de véritable armée d'insectes répendue sur toute la terre. Le moteur qu'elle cache à notre vue (mais pas à notre ouïe) est la véritable tête de l'hydre. Son plan est de vampiriser le sang de notre terre : le pétrole nécessaire à l'automobile n'est-il pas le sang de la terre ? Je parle de plan car il me paraît nécessaire d'envisager la technologie comme une création à demi-vivante. Bien qu'inventée par l'homme, elle a sa part d'autonomie, de conscience, voire dispose d'un instinct. Ce qu'il me faut découvrir, c'est le moyen de court-circuiter le règne technologique. Car je comprends désormais que la transformation de l’homme par la technologie est affaire d’échelle sensorielle : apparemment, l’homme des villes est semblable à l’homme de la campagne, mais son environnement le façonne en réalité tout différemment.J’esquissai une réflexion qui devait me conduire à une critique générale de notre civilisation technologique mais aussi aux solutions pratiques visant à inverser le processus de détribalisation de l’homme moderne. Si la « roue » du processus tourne dans un sens, il me paraissait possible d’inverser son sens de rotation. L'homme détribalisé est un homme décentré ; c'est un homme dont la centralité est pour ainsi dire substituée à la technique ; un homme dont les maladies endémiques (cancer du poumon ou de l'utérus) traduisent sur le plan du microcosme (ou de l'individu) ce que le macrocosme (ou le plan collectif) subit, à savoir l'excroissance économique.
Par ailleurs, je comprenais très vite pourquoi les problèmes fondamentaux de notre temps (dénatalité, immigration massive, destruction de la nature) s'identifient de plus en plus à la mégapole. Comme « prolongement » du corps humain, de sa peau, de ses organes, de son squelette, la mégapole moderne présente pour moi l’image d’un corps désarticulé : les tours géantes, les métros, les travaux publics incessant renvoient à l'image d'une table d'opération sur laquelle serait étalés les organes humains.Soumise à un processus à croissance illimitée, la mégapole peut s'étendre sur toute la planète, voire sur les autres planètes du système solaire. Le célèbre historien Allemand, Oswald Spengler, n'avait-il pas établi une relation entre la mégapole et la fin de la civilisation ? " l'étape pré-finale de la civilisation se concentre dans la mégapole disait-il ; l'étape finale, c'est la submersion démographique". Prenant Babylone comme exemple historique, Spengler pensait que le dépassement d’une certaine dimension de l’espace urbain provoque la fin de la civilisation. Le critère de la dimension des villes semble converger avec d’autres critères tout aussi révélateurs. Pour Michel Foucault (« Surveiller et Punir »), c'est le critère de la prison qui est le baromètre : lorsqu'un certain taux de prisonniers est dépassé, cela signifie que la société en question n’est plus humaine. Or, nous avons déjà largement dépassé ce seuil. Faute de s'attaquer aux causes fondamentales, nous cherchons à régler les effets - tout en diabolisant ceux qui osent encore dénoncer les causes.
D’autres auteurs, tel que Hermann Hesse, ont prédit l'effet dévastateur de la ville. Son célèbre roman "Le loup des steppes" est sans doute une des œuvres les plus emblématiques de la détribalisation de la société urbaine. Tout se passe comme si l'agitation perpétuelle que figure la grande métropole semble comme soumis à l'autorité d'une main invisible. Peut être bien le geste du chef d'orchestre de la mondialisation!
Qui pourrait mieux incarner ce manipulateur que le spéculateur boursier ? La spéculation financière est en effet de plus en plus souveraine sur la fonction économique, elle-même dominant la fonction politique. Cette attraction, qui pèse de tout son poids sur l'ensemble de l'habitacle sociétal, provoque des bouleversements mondiaux inédits dont le processus migratoire est sans doute la forme le plus visible. Pour ceux qui quittent leur foyer, espérant des lendemains qui chantent, comme pour ceux qui se voient contraint d'accepter ces déracinées porteurs de cultures exogènes, ce processus massif met en branle le socle même des équilibres les plus fondamentaux.Face à ce processus qui peut paraître irréversible, la formation de groupuscules tendant vers le modèle communautaire d’un côté, comme une politique d’effacement des identités (dont la politique actuelle de métissage fait partie), de l'autre, me paraissent deux réactions tout à fait délétères. Si plus de 20 000 nantis quittent chaque année la mégapole londonienne pour venir s’installer dans les villages cossus de Gascogne ou de Cerdagne ; et autant de Français s’installent dans les villes de la côté marocaine, il faut bien parler ici d’un processus et non d’un mouvement anecdotique. Cette émigration des riches - du nord vers le sud, est parallèle à la migration des pauvres qui font le chemin inverse. Ce double processus migratoire, à la fois parallèle et inverse, est emblématique du mal-vivre qui s'empare des riches comme des pauvres.Notre propos est d’enrayer ce double processus de déracinement, donc de détribalisation. Mais voyons maintenant les étapes de fonctionnement de ce processus.
II. le marché comme « media » ?
La critique essentielle que j'aimerais développer dans ma thèse est celle du marché comme "média". En créant un monde à part de la société, le marché agit en effet comme le fait tout média (roue, livre, automobile, ordinateur) : il altère ou comprime une faculté humaine au détriment des autres.Je reprends ici la thèse de Marshall Mc Luhan que j'applique au marché : ce marché altère les autres dimensions (ou autres "faits" tels que décrits par Marcel Mauss) de l'homme (le lien social, le religieux, l'esthétique, etc) dans une logique de l'illimité. (cf : les "supermarchés" et autres "hypermarchés").Dans une économie libérale mondialisée, le marché a aujourd'hui un tel pouvoir qu'il entraîne l'humanité dans un processus de transformation profonde. Mais comment fonctionne ce processus ? De même qu'en altérant la perception que nous avons du monde, le "média" transforme l'environnement humain et par conséquent l'homme lui-même, le marché agit sur l'homme : il tend à réduire nos fonctions anthropologiques à l'économique ; de ce fait, il transforme de plus en plus notre planète sur le modèle de la mégapole. Or, lorsque l'environnement change, l'homme change : il tend à se réduire à l'individu interchangeable ou l' "homme détribalisé".Notre propos ne vise cependant pas seulement à critiquer les effets du capitalisme de marché. Il me paraitrait parfaitement stérile de manifester dans le rue avec des banderoles contre le capitalisme ou le marché - Il vise à mettre en application des solutions alternatives ; à vrai dire, toutes les solutions qui favorisent ce « réencastrement » de l'économie dans la sphère sociale tel que prôné par Karl Polanyi.En effet, lorsque je reprends le trait caractéristique des sociétés tribales tel que décrits par Marcel Mauss : le principe du "fait social total", tout s'éclaire en effet d'un jour nouveau : c’est "le marché" qui, en créant un monde à part de la société, réponds, selon moi, à la définition du "media" tel que décrit par Mc Luhan : c'est en effet bien le marché qui, sortie de l'organisme social, fait figure d' "extension". Mc Luhan emploie très souvent le terme d' "extension" du corps pour désigner tel ou tel média : la roue est une extension du pied ; les habits, une extension de la peau ; l'ordinateur, celle de notre système nerveux.Je propose simplement d'envisager le marché comme une extension artificielle de la société : imaginons un corps humain dont le système digestif serait pour ainsi dire extérieur, et nous aurions une image d'une société dont l'économie est artificiellement désencastrée (et souveraine) par rapport au social : notre société. Une des solutions alternatives repose sur le principe du système d'échange local (ou SEL). Ce dernier répond à l'idée de « réencastrement» du marché dans la société : un échange de biens (ou de services) où le lien humain prévaut sur la logique marchande. Le service échangé est réencastré dans un échange “total”, à la fois économique, social, esthétique, etc. Ce système SEL est né il y a environ quinze ans en France. Mais des formes bien plus anciennes ont vu jour en Allemagne à la faveur des « bürger büro ». Le sens du terme "retribalisation" que j'emploie ici se limite au sens de retour aux échanges directs et locaux et non pas à un sentiment rousseauiste de retour de l’homme dans la nature. Notre propos vise à désamorcer le processus de détribalisation entraîné par le désencastrement du marché de la sphère sociale. En effet, ce marché ne transforme pas seulement l'économie et le travail, il atteint la société, la culture et les paysages... Son pouvoir de fascination est redoutable puisqu'il est celui qui enferme l'homme et l'économie dans le rapport qui est celui de l’homme avec une extension de lui-même : c’est-à-dire le rapport narcissique. Dans la célèbre épopée du "Seigneur des Anneaux" de Tolkien, même les plus évolués des Etres tel Gandalf le gris, ne peuvent résister au pouvoir de l’anneau. Ce dernier symboliserait-il tout ce qui supprime le libre arbitre de l'homme : la technique ? L’anneau de Sauron au pouvoir si redoutable serait alors une parfaite illustration de ce que la technique ne dépend pas de l’usage qu’on en fait : elle impose à l’homme son fonctionnement même, et tout ce qui en découle : un imaginaire, un changement d’échelle sensoriel qui forme un « technosystème » (par opposition à l’écosystème) duquel l’homme est pour ainsi dire expulsé. Alors que la tradition « visait » justement à maintenir le "fait social total" (toutes les dimensions de l’homme sous l’horizon du mythe), le désencastrement du marché a pour conséquence l’éclatement du fait en une multitude de sphères (économique, esthétique, religieuse...). C’est pourquoi l’homme détribalisé est un homme écartelé : la forme la plus extrême étant l’individualisme. Est-ce le "fait social total" qui a inventé la tradition ou la tradition, le fait social total ? Cela est sans doute de l’ordre du mystère. Mais par un mécanisme redoutable, l'économie devient souveraine sur les autres dimensions du fait, le social, le spirituel, l'esthétique avec lequel il était auparavant confondu. Le désencastrement de la sphère économique a elle-même engendré un autre monstre : le désencastrement de la finance devenue souveraine sur l'économie. Il s'agit bien d'un processus apparemment irréversible : la finance engendre elle-même l'autonomie de la spéculation boursière. Du coup, l’habitacle sociétal se trouve comprimé par le bas par la spéculation alors que la tradition la tire par le haut. Ces deux forces contradictoires (du moins sur le plan relatif) se livrent un combat tel que les mythes nous le présente : la lumière finit toujours par l’emporter sur l’obscurité.
Notre démarche consiste donc à « retribaliser » la société, c'est-à-dire tout simplement de la rendre plus humaine. Le levier principal repose sur le "réencastrement" de l'économie dans la sphère sociale.
III : conséquence : une société de plus en plus formatée par la «Forme-Capital» En liant les deux termes "Forme" et "Capital", Gérard Granel va bien au delà de la critique du capitalisme en tant que système économique. Cet auteur définit le capitalisme comme l'avènement d'un idéal de l' "illimité" dont la mise en œuvre entraîne de telles modifications anthropologiques qu'elle peut aboutir à l'effacement de l'humain comme tel.Le titre de ce texte comporte en effet le terme "rétribalisation". Mais qu'est-ce que la rétribalisation de la société ? C'est un processus qui s'inscrit à contre sens de l'individualisme et du matérialisme du monde occidental, deux facettes d'une même (fausse) monnaie frappée du sceau de la "Forme-Capital".La France me paraît aujourd'hui être un des pays de l’espace européen les plus soumis à la Forme-Capital. Pourquoi ? parce que verrouillée par un centralisme de type jacobin et prisonnier par une idéologie universaliste qui, détournée de son essence, contribue à légitimer la Forme Capital. La fameuse "exception culturelle française" érigée en bouclier devient aujourd'hui le cache-sexe du déclin culturel de notre pays. Par ailleurs, sa conception tout à fait louable de "monde multipolaire" dont elle se fait le promoteur zélé à l'extérieur, s’oppose diamétralement avec son propre modèle, niveleur de ses identités constituantes : les villages, les cantons, les régions…
Sur le plan collectif, et donc forcement à terme individuel, nous allons vers une perte généralisé du sens : tout cela est sans doute un effet de l'inversion des valeurs qui est une inversion hiérarchique : les valeurs sacrées et militaires sont de plus en plus inféodées aux valeurs marchandes. L'accueil du pauvre, de l'étranger, le partage qui sont effectivement des valeurs traditionnelles sont inversées : on se sert des flux migratoires pour détruire les identités nationales. Le Mondialisme est une idéologie mortifère qui avance à visage masqué, son masque est celui du partage, des droits de l'homme, mais il cache un visage hideux : celui de la gouvernance mondiale par le moyen du déplacemement des peuples et du metissage érigé en système. Bien sûr, ce système profite à un minorité de privilégiers qui ni se metissent ni se déplacent. Métissons la planète afin de parvenir à une société de consomateurs-producteurs indifférenciés, voilà en une phrase ce que cache les discours droitdel'hommiste des tenants du capitalisme financier.
Sur le plan individuel même, la perte de verticalité rend toute action, idée, problématiques. La logique de programme remplace la logique de cheminement. La parole donnée n'est plus respectée ; tout se vaut : le rap ntm et la sonate de Mozart, le consumérisme s'imisse dans tous les interstices de l'intime. Nous allons vers une société de surveillance, vers une radarisation des routes et de la pensée à un niveau que les régimes totalitaires n'avaient même pas imaginé.
Comment l'individu pourrait-il s'y retrouver lorsqu'au niveau même de l'Europe, nous arrachons nos vignobles au nom d'un Maltusianisme Maastrichien ? Tout cela nous conduit au "cauchemar climatisé" dont parlait Henri Miller dans son constat dépitée de la société d'Aprés-Guerre. Pour sortir l'Europe de cette "banlieue d'elle même", il faut revenir aux fondamentaux, à la terre, non pas au sens des écologistes du No Futur, mais au sens géopoétique du topos humanisé, de la mer qui gronde dans la cric, du sentier de montagne qui conduit dans la chapelle. J'ouvre le livre "Terre des Hommes" et je lis la première ligne : "La terre nous en apprend plus sur nous que tous les livres. Parce qu'elle nous résiste. L'homme se découvre quand il se mesure avec l'obstacle". La terre et l'homme se reconcilient dans cette phrase-sanctuaire ou résonne l'écho de la bèche dans la terre, de l'outil culturel et de la nature.
La première bataille à livrer est sans doute celle des mots, non il n'y pas de mosquée-cathédrale, mais une mosquée-monument. Il existe une liste impressionante de mots freulatés que le système médiatico politique ne cesse de distiler dans les cerveaux.La palme revient selon moi à l'expression de "réalité virtuelle". Il n'y a pas de "réalité virtuelle". Ces deux mots sont parfaitement contradictoires, à terme ce couple antithétique condamne même notre civilisation : "Virtus" n'est pas le réel, mais précisement "ce qui est à réaliser", la plante contenue dans la graine, en un mot, l'âme, la vie.Or ce kidnapping du mot "virtus" par les créateurs du casque (bel emblème guerrier là encore !) de la réalité virtuelle, n'est-il pas formidablement révélateur de notre époque ? Non seulement la technique ne peut pas ajouter à ce qui est, mais elle se substitut bien souvent au réel ; après avoir substituer les emplois, les paysages, l'échange, voici qu'elle se substitue aujourd'hui à l'âme même. Elle agit comme un processus à pouvoir substitutif : C'est pourquoi elle est l'allié le plus sûr, le plus rapide et le plus efficace de tous les régimes dictatoriales. Le déchainement de la technique conduit à la réalité inutile. C'est donc un combat pour la réalité qu'il faut livrer : un combat pour la terre, pour les peuples enracinés. Ce combat est aujourd'hui symétriquement opposé à l'immigrationisme de masse sur fond de métissage forcé, conséquence la plus cinique de la Forme-Capital.
IV. solution locale et solution nationale :
A mon sens, il n’existe pas de solution simple à un problème complexe et planétaire. Il est donc nécessaire de poser une échelle de solutions alternatives. Cette échelle peut se décliner sur le plan national et sur le plan local. Sur le plan national, la France me semble aujourd’hui trop petite pour régler les problèmes globaux et à la fois trop grande pour régler les problèmes locaux. Pour rester forte et indépendante, la France n'a selon moi pas d'autre horizon que l’Europe. Cette conception s'oppose en apparence à celle des nationalistes français que j'ai eu l'occasion de rencontrer. En réalité, ont-ils seulement compris l'axiome de Maurice Barrès ? J'en doute. "Le nationalisme, c'est faire de l'intérêt de la France son critère de jugement politique". Autrement dit, poser les problèmes du point de vue de la France. Or, quel est l'intérêt aujourd'hui de la France face au système du mondialisme ? Disparaître seule ou survivre en partageant une part de sa souveraineté ? L'Europe est un continent aux contours très découpés qui ne lui a pas permis une histoire commune. Cependant, elle a une préhistoire commune. A mon sens, elle doit rechercher les modalités des solutions en son for intérieur. Chaque nation constituante est à mon avis comme un organe dans un corps. De France proviennent les idées, d’Allemagne, l’application de ces idées. La Suisse représente selon moi un modèle politique pour l’Europe, tout comme la patrie des "génies" européens : c’est en Suisse (à Bâle) que se situe par exemple le musée-temple de Rudolf Steiner. Par ailleurs, remarquons que ni le capitalisme ni le communisme ne sont d’origine européenne. Ces deux systèmes ont servi à diviser l’Europe afin que les puissances multinationales puissent tirer profit de cette division. Notre démarche se veut une réflexion sur "une troisième voie" possible, située entre ces deux systèmes. Enfin, elle accompagne un courant de résistance déjà amorcé de toutes parts et dans tous les domaines par des initiatives locales quelque soit par ailleurs les courants politiques invoqués. La pratique du vélo dans la politique de la ville allemande de Munster est plus grande que tous les discours prononcés.
Sur le plan local, en effet, je prône des solutions pratiques qui impactent directement la vie quotidienne. Par exemple, le retour de l’échange direct, ou « circuit court ». Au formatage que génère la télévision, versus un usage interactif d'internet, à l'instar des sites de logement comme Servas ou Hospitality Club basé sur l'échange directe ; aux flux financiers qui assèchent l'économie réelle des nations versus le système de prêts de la micro-économie, le système d'échange local (ou SEL) ; au réseau de distribution des grandes surfaces versus les circuits courts basés sur l’échange direct du producteur au consommateur.Bref, ces solutions alternatives à la fois opposées et parallèles à la logique du système, peuvent se servir de la logique des réseaux tout en court-circuitant l'essence des réseaux qui sert le processus de la Forme-Capital.
Ainsi, bien que le système du mondialisme peut être comparé à un colosse, il est un colosse aux pieds d’argile. Sur le plan local, un certain nombre d’initiatives visant à court-circuiter les intermédiaires sont de plus en plus actives. Il s’agit par exemple du réseau « uniferme » ou « valferme », des amaps, permettant l’achat de produits fermiers ; là du système d’échange local (ou SEL) visant à favoriser les échanges directs de services entre les gens.
Il est cependant indéniable que le système du mondialisme reste cependant le plus efficace car il repose, d'une part, sur l'ignorance des solutions alternatives, et d'autre part, sur un dispositif idéologique qui consiste à détourner les valeurs de leur origine. Il intègre en effet des concepts moraux comme le Tiers-mondisme, le Féminisme ou l'Antiracisme en les détournant bien souvent de leur essence. La Forme-Capital transforme toute idée en slogan publicitaire permettant de la justifier. Pour ne prendre qu'un exemple, il n'est plus à prouver que la prétendue "libération de la femme" qui est née dans l'Amérique des années 50, visait en réalité celle de la consommation et donc la logique du Capital. De même que les OGM emblématisent la pénétration du marché au cœur de la cellule végétale ; le féminisme, lorsqu'il s'oppose à la féminité, vise le même but dans la cellule familiale. Il vise l’éclatement de la cellule de base de la société qu’est la famille, et par voie de conséquence, la nation. Le retour à l’homme tribal passe au contraire par le maintien des "cellules naturelles" qui ont assuré, de tout temps, celle des identités collectives. Il est emblématique que le concept de cellule relève aussi bien de la Biologie que de la Sociologie. Tout ce qui favorise le maintien des cellules, ou corps intermédiaires de la société, aide notre cause puisqu'elles jouent le rôle de compartiments étanches dans le bateau en proie à l'immersion.
V : un modèle politique pour l’Europe : le système helvétique
La rencontre de pèlerins suisses m’a permis d’appréhender un modèle politique singulier en Europe et dans le monde : il s’agit du principe de substitution. Sa logique est simple : partir toujours du niveau le plus local (pâté de maisons, village) vers les niveaux plus élevés (cantonal puis confédéral). A la logique du centralisme imposé de haut en bas, à la Française, j'oppose donc un modèle inverse, fonctionnant du bas vers le haut. Il est nécessaire que les questions soient d'abord posées au niveau le plus proche des gens. En Suisse, le niveau local laisse la place au niveau cantonal seulement si cela s'impose (ex : la construction d'un aéroport), puis en dernier ressort, au niveau confédéral (ex : l'entrée de la Suisse dans l'Europe)
Aussi justifié (dans le récit officiel de l’histoire de France) que le modèle jacobin centralisé puisse être, il ne résiste cependant pas à la source de toute vérité : la nature. La croissance d’un arbre se fait toujours du bas vers le haut, la sève monte de la racine vers les branches et non l’inverse. Je n’ignore cependant pas que le modèle helvétique est solidaire d’une histoire spécifique : l’union de trois cantons en lutte contre l’Empire Habsbourg et d’une géographie elle-même spécifique : les petits lacs de la Suisse centrale, ceinturés de montagnes (berceau de la civilisation celtique de la Tène) favorisent l’autosuffisance. Il n’est donc pas question ici de plaquer un système mais de s’en inspirer. La leçon principale que nous devrions retirer de ce modèle réside dans le principe de subsidiarité. Quant à la lutte de nos identités locales contre le Mondialisme, ne peut-elle pas s’identifier à celle des trois cantons face à l’Empire ? Ma démarche n’est cependant pas prosélyte. Elle ne consiste pas à vouloir « changer le monde », ce qui est l’apanage de toutes les idéologies totalitaires, mais de prendre conscience et de faire prendre concience du processus afin d'en inverser le sens. Le temps du changement imposé par le haut, calque hérité du Monothéisme me paraît révolu. Il ne correspond pas à l'esprit de la tradition européenne. Il faut aujourd’hui prendre conscience que la société a moins besoin d’«idéologie nouvelle» que de réenchantement. Le retour du lien local dans un ensemble souverain élargi aux frontières de l’Europe - une Nation Européenne - me semblent de nature à réenchanter l'univers des Européens et celle du monde.
VI. réenchantement du monde et retribalisation, même combat !
Qu'il me soit permis ici d'exposer une observation de la vie locale. La détribalisation étant essentiellement causée par la transformation de l'environnement de l'homme, il n'est pas étonnant d'observer des retours à la tribu lorsque les forces de la nature, jamais totalement domptées, reprennent "leurs droits". Lorsqu'elle se recouvre de neige, ma petite ville de montagne redevient village. Beaucoup de personnes se calfeutrent chez eux, ignorant les vertus cicatrisantes de la neige. En fait, la neige tend à réduire les distances ; elle efface les routes bitumées. Elle a le pouvoir d'atténuer les bruits habituels des machines tout en redonnant la primeur à l'homme : elle rend visible les traces de pas. Il devient possible de suivre les pas des hommes comme ceux d'une peuplade sauvage. En un mot, la rue redevient piste. Paradoxalement, le passant redevient plus attentif aux autres, plus humain. En un mot, la neige convertit la ville en village. Partout, le paysage s'orne de moraines et autres chapeaux de fée. Une poéticité inédite recouvre le monde, pour ainsi dire réenchanté. Ce principe de poéticité habite dans notre for intérieur, comme le souvenir d'un paradis perdu. N'en avons nous pas, dans notre for intérieur, une secrète nostalgie ? Si la Nature est perçue comme un recours, c'est qu'elle donne une image de la vérité. Cependant, faut-il considérer le retour à la Nature comme une sorte de solution miracle ? Sans doute que non. Car la "nature", perçu comme essence, est aussi un concept de la modernité. Mc Luhan nous dit en effet que c'est la machine qui a transformé la Nature en forme d'art. Tout comme l'âge électrique fit rentrer la machine dans le musée, le milieu numérique va naturaliser, un jour prochain, le milieu électrique. Nous trouverons un jour normal de voir exposé dans un musée le téléphone portable que nous utilisons quotidiennement. C'est ainsi qu'une technologie et l'environnement qu'il invente, nous rend conscient et nostalgique du milieu précédent. Ce n'est donc pas la nature muséifiée qui nous importe mais sa poéticité, ce qui est tout le contraire.C'est en effet en "lutte" contre la nature, mais en intégrant ses solutions, que l’homme a trouvé les solutions les plus durables : par exemple, si le parapluie est parfaitement adapté à sa fonction c'est qu'il possède des baleines semi-rigides qui ne sont pas sans rappeler les rainures de la feuille de platane. La nature est le milieu dans lequel le rapport de la technicité et de l'esthétique sont réels au maximum. Une invention véritable, durable, fait aussi bien partie de la nature que de l'univers des hommes. Elle concentre les lois du réel obtenues par tâtonnements empiriques. Le courant actuel de l'Ecologie, tel qu'il est en tout cas médiatisé, nous est donc étranger. Il me semble en effet que certains écologistes s'en prennent à l'économie comme les croyants au diable ou les athées à Dieu. De ce fait, dans un cas comme dans l'autre, le risque est de tomber dans le processus dualiste de substitution d'un plan par un autre : comme l'a très bien montré Alain de Benoist, on ne peut en effet comprendre la plupart des idéologies modernes qu'au regard du processus de sécularisation que ne cesse de produire "cette religion de la sortie de la religion" qu'est le Christianisme. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à écouter certains écologistes autoproclamés grand prêtre de la Nature, conspuant contre le trou d'ozone, sur un ton qui nous rappelle celui des prophètes prédisant la fin du monde, autour l'an mil. En outre, il me paraît vain de nier la suprématie des réseaux de transport, des flux financiers, de la communication, ou tout au moins, leur caractère irréversible. L'adversaire résolu que je suis de la Forme-Capital voit dans les réseaux électroniques une des causes de la détribalisation accélérée de nos sociétés. Cependant, ces réseaux peuvent aussi servir notre cause. En effet, je pense que l’on peut se servir des réseaux contre leur logique interne. Ceci ne veut pas dire que les réseaux "dépendent seulement de l'usage qu'on en fait" ou bien « qu’ils soient neutres » comme le prétend la vulgate mais que, ce qui distingue le poison et le remède dépend aussi de l’utilisation que l'on fait d'une même substance. Les réseaux sont autant de fonctionnalité qui tendent à s'organiser extérieurement à l'homme. Les rails, les câbles et autres fils aériens et souterrains forment un complexe d'artères qui n’est pas sans rappeler les viscères d'un corps sur une table d'opération. La mégapole, sans cesse en travaux, est comme un corps ouvert, opéré par une sorte de chirurgien invisible ; le village lui est porteur d’une personnalité, chaque chemin qui y conduit est singulier. La route elle, est lisse et interchangeable ; elle n'est qu'une machine à circuler qui conduit aux lieux standards et interchangeable : ce que Marc Augé appelle très justement "les non-lieux".
Mon parcours : Convaincu que l’univers se présente de manière à correspondre aux formes « questionneuses » de l’individu, j’ai tout d’abord fait mon miel des livres du philosophe Maurice Merleau-Ponty. Pour cet auteur, l'"univers entretient en effet avec l'homme un rapport d'harmonie préétablie", de sorte que tout dans l'univers trouve une signification humaine ; la pensée d'Alain de Benoist m’a permis, quant à elle, d'entrevoir l'être de cette harmonie, non pas comme un extérieur au monde, mais comme étant le dévoilement même de l'univers, lequel prend figure dans la clarté des sens. De plus, il m'a permis de situer les problèmes posés par la technoscience non plus sous l’angle trompeur du progrès prométhéen mais du point de vue de l’Etre : la technoscience comme « métaphysique réalisée ». Avec le diplôme de l'école des hautes études en sciences sociales (EHESS), je prends conscience des conséquences néfastes du capitalisme. Le courant général de cette école comporte cependant deux aspects contradictoires que je ne parviens pas à "comprendre" (au sens étymologique du terme « à prendre avec » ). Comment l'immigration massive pourrait-elle s'accorder avec les positions anti-capitalistes de l'école ? et trouver même grâce aux yeux de certains défenseurs de « sans-papiers ». J’ai donc été frappé par ce paradoxe puisque le processus migratoire (immigration mais aussi émigration) est propre au système capitaliste : l'immigration comme mode d'importation d'êtres humains réduits à la fonction de "consommateur-producteurs".A cet "idéal" du consommateur-producteur nomade, tel que prôné par exemple par Jacques Attali, j’oppose une conception radicalement opposé : celle de l’homme à la fois enracinée dans son territoire local et autonome.
Avec le Master de Lyon III dirigé par Bernard Deloche, je prends notamment conscience de l'impact des "medias" sur la société. Le concept "d'homme détribalisé" provient d'une pensée découverte dans le cours de Monsieur Deloche : celle de Marshall Mac Luhan. Pour ce célèbre critique des médias canadien des années 70, l'utilisation des medias (roue, téléphone, ordinateur, etc.) ne sont pas neutres : "le media est le message". Ils impactent l'échelle sensorielle de l'homme ; par voie de conséquence, l’homme transforme son environnement qui a son tour, le transforme. Enfin, Karl Polanyi, économiste d'origine hongroise, découvert lors du séminaire d'Eric Delamotte, me fait prendre conscience que le marché établit une rupture fondamentale dans la société en créant un monde à part. Ce monde "à part" joue pour moi un rôle comparable au "media" décrit ci-dessus : la course économique transforme l’environnement de l’homme et donc l’homme lui-même. L’homo sapiens-sapiens change d’espèce : il devient l’ « homo economicus » indifférencié. Boris Cirulnik prétend même que le rythme de vie moderne, le portable, etc. modifie jusqu'à la structure interne du cerveau des adolescents d'aujourd'hui. La puissance artificielle du marché tient au fait que la sphère économique est devenu sans limite, elle se dilate à l'infini. C'est l'organe qui sorti de l'organisme devient un autre corps, inventant une nouvelle esthétique, une nouvelle religion, une nouvelle société d'assistants techniques, de consommateurs au Nord et de producteurs au Sud. La ville sans limite ou mégapole catalise aujourd'hui toutes les nuissances, elle forme non seulement un double de la nature (la jungle urbaine), elle est ue déesse-mère à la fois maternelle et castratrice et tentaculaire à fonctionnement réticulaire. L'homme mégapolisé, indifférencié, voue un culte sans le savoir à la déesse-mère : le fil du walkman, la connexion internet, les réseaux urbains sont autant d'implants relié au "cerveau" de la déesse-mère. D'où la tentation par Dany Robert Dufour de voir le marché comme "un nouveau dieu". "Ne penser plus ; dépenser !" serait l'injonction de ce dieu.
L'image et le slogan publicitaire ont en effet vocation à coloniser l'immaginaire. Il est nécessaire au système du marché comme le reflet de l'eau dans lequel s'admire Narcisse. Le marché mondialisé est bien ce "media", au sens Mac Luhanien, qui provoque délocalisation des travailleurs, c'est-à-dire la destruction du lien local et le "détricotage" du lien tribal.
En guise de conclusion, j’ajoute que notre conception est unité et poéticité du monde : la vie a un sens qui est d'être au lieu de pas être. Il s'oppose à tout ce qui nie, rabesse le lumineux mystère de l'être. Le point commun à toutes les idéologies, c'est justement la négation du mystère, qui se manifeste par la logique du programme, la laideur. La laideur des villes-usines de Tchernobil, comme celle de ces “machines à habiter“ conçu par le Corbusier. L’unité et la poéticité du monde, tel qu’elle prend figure dans la tradition de nos mythes et légendes, s’inscrit à contre courant du matérialisme actuel, fut-il « pratique ». Par ailleurs, la leçon essentielle que nous tirons de l’expérience communiste des pays de l’Est (à l'exception notoire de la Yougoslavie de Tito) est la suivante : la recherche d’un paradis matérialiste conduit inexorablement à son symétrique contraire. Cependant, j’avance l’hypothèse que bien qu’opposé sur le papier, le capitalisme conduit aujourd'hui à un matérialisme plus destructeur encore que celui du communisme. N'en déplaise à certain anticommunismes primaires, je ferais simplement une remarque : le communisme assurait au moins le primat de la politique sur l'économie, hiérarchie des valeurs que le capitalisme ignore. Il me parait pour cette raison courrir au devant de catastrophes encore plus délétères que le communisme. Je ne prône cependant pas le retour au communisme qui comme doctrine politique matérialiste (donc antinaturel) devait fatalement s'écrouler sous son propre poids. Cependant, comme l’anticommunisme sert le plus souvent à justifier le capitalisme, il ne me paraît tout simplement utile de crier avec les loups. Je retiens simplement deux niveaux d'action : sur le plan national - c'est-à-dire demain sur le plan européen - il me paraît urgent de trouver le chemin d’une troisième voie, que je ne vois pas poindre à l'occident décadent mais dans les pays ayant fait l'espérience du communisme, et du capitalisme, désireux de trouver une troisième voie entre la violation de l'intime et celle du sacré, entre le capitalisme d'état et le capitalisme privé. Quant au plan sur lequel nous pouvons avoir une emprise réelle et immédiate, le plan local, il me paraît urgent de replacer l'économie à sa juste place : celle d'une agora d'échange de proximité où le matrix des banques et des supermarchés se retrouve tout simplement court-circuité. La multiplication des amaps, des sels, des solidarités locales entre artisants, paysans me semblent autant de coup donnée dans le pied d'argile du colosse mondialiste.
Enfin, je pense que l'homme de demain sera retribalisé ou ne sera pas. Un homme acculé devant le mur du non-sens se retouve comme le sanglier devant la meute de chiens enragés : il décuple ses forces et rien ne peut l'arrêter. Il sait d'instinct où se trouve la sortie de du labyrinthe, extérieure ou intérieure. FAV