Spiritualité vivante : le chemin qu'il nous reste à parcourir
La spiritualité est une “conception” qui plonge ses racines dans la nuit des temps. Elle est donc bien antérieure aux religions «historiques». Cependant, il convient de réaliser que ce sont ces dernières qui, sous leur forme active ou passive (c'est-à-dire “sécularisée”) constituent le filtre de notre pensée contemporaine. En effet, les religions ont toujours cherché à absorber les traditions de manière à s'intégrer dans la société. Un effort de distanciation est donc nécessaire pour penser la spiritualité, a fortiori pour l'éprouver. Penser l'univers sans principe créateur ne va plus de soi. Pourtant ce qui distingue la spiritualité des religions historiques, c'est, à mon avis, principalement l'absence de principe créateur. De fait, la propension à la dualité entre création et créateur, nature et esprit, ou bien entre corps et âme est étrangère à la spiritualité de tradition.
En effet, l'univers (ou la nature) porte en lui sa finalité propre. Il est auto-suffisant. Il n'a pas besoin de créateur et ne se réduit pas à une “création”. C'est pour cela que l'on préfère généralement parler de principe émergent (ou de “génération”) plutôt que de principe créateur afin de répondre à la vertigineuse question : “pourquoi y a t-il quelque chose plutôt que rien ?”.
Le monde se serait pour ainsi dire créé de “lui-même” afin d'accomplir une finalité interne. L'autonomie du monde prend figure dans les manifestations et les cycles cosmiques. Et l'homme dans tout cela ? Loin d'être le simple spectateur d'une pièce de théatre, l'homme est au sens de l'univers ce que la clef est à la serrure. Tout commence lorsque l'homme interroge cette sorte de nostalgie qui l'habite, nostalgie d'une profondeur qu'il ressent confusément.
Si le monde qui l'entoure semble fait de manière à correspondre à nos formes questionneuses, c'est bien que nous faisons partie intégrante d'un plan qui, pour être divin, n'a pourtant rien de “métaphysique”.
La vie et la mort ; la paix, la guerre ; la joie, la souffrance ; comme tout ce qui s'oppose ou semble du moins s'opposer, n'est en effet que le plan relatif, palpable, visible, d'un autre plan de la réalité. C'est ce second plan que l'on peut qualifier de divin. Et cet autre plan, absolu, invisible, non manifesté, est à la fois l'origine et la finalité du plan manifesté. Il en est aussi le moteur immobile.
Sur le plan relatif, les dualités importent, tandis qu'elles indifférent le plan divin. En effet, tout ce passe comme si, tournant autour d'un centre qui lui ne tourne pas, les dualités n'existeraient que du point de vue de la périphérie de la roue. Du point de vue du centre non manifesté, invisible, indifférent au monde, les dualités n'existent pas. Et comme ce centre est présent en puissance dans le coeur de chacun - quelque soit par ailleurs sa classe sociale, sa richesse, son degré d'intelligence - cela veut dire que chacun est “co-créateur” du monde. D'où cette tradition dîte “humano-divine” qui caractérise l'Homme Européen. Et qui le met dans un rapport d'autonomie/responsabilité tout à fait unique.
Bien entendu, il n'est pas de mon ressort d'en dire plus sur la spiritualité que ce qu'elle en dit elle-même. Interrogeons ses fidèles réceptacles que sont nos mythes. Que l'on tire un fil du métier à tisser de la tradition, et c'est un canevas de sens qui fini par se tisser en nous. En dépit des aventures que traverse Ulysse, il finit par retrouver Pénélope. La reine d'Ithaque tissait patiemment son canevas. De même, quelles que soient les aventures vécues par les Européens (monothéisme, colonisation, technoscience, etc) je pense que leur destin les attend, nous attend.
L'univers antique, peuplé de divinités multiples, ou divinisé lui-même, n'est pas un spectacle, un monde extérieur à l'homme. L'homme de tradition ne recherche pas à perfectionner la nature ; il ne recherche pas a créer un quelconque paradis sur terre. Au côté des dieux, à la fois enraciné et autonome, l'homme participe à l'être divin.
La spiritualité européenne ne place donc pas de dieu “au-dessus” de l'Homme. Le culte de dieu à figure humaine n'est pas dans l'esprit européen. Les statues de dieux qui peuplent nos musées sont d'ailleurs principalement issues du monde greco-romain, lequel est loin de représenter à lui seul, l'esprit européen.
La tradition considère l'être éternel. Serait-il suprême, lumineux, infini ou qualifié de divers superlatifs, jamais cet être n'est extérieur au monde. Il n'apparaît jamais comme un dieu inaccessible. Il n'est pas plus coupé de la nature que le monde invisible n'est coupé du monde visible. L'être de la tradition se dévoile à l'homme. Il ne s'invoque pas comme un Dieu extérieur, mais se découvre sans médiation.
On lit parfois que l'être est “im-personnel” ; il faut sans doute préférer l'adjectif “trans-personnel” : l' “âme” est à la fois personnelle et collective. Dans son essence, la spiritualité de tradition (ou “paganisme”) est donc une conception éminement pacifique : tous les êtres humains sont les locataires du même être fondamental. Le problème, c'est que l'identité humaine passe d'abord par le filtre ethno-culturel propre à chaque peuple. La violence (entre peuples de même origine) n'a donc pas de justification. Car c'est tout simplement un contre-sens théologique. Que l'on regarde de prêt l'Histoire des Européens et l'on découvrira que les périodes de guerres entre Européens sont aussi celles de l'oubli de la tradition.
Il est aussi écologique puisque l'univers (ou la nature) et l'être ne connaîssent pas de rupture ontologique. Il n'y a pas de différence de genre entre l'être divin et la nature mais plutôt un corpus d'enveloppes psycho-matérielles conduisant de l'un à l'autre, tel que systématisé, par exemple, dans le Samkya indien. Dans la vision “païenne”, l'univers est donc auto-suffisant, il n'a pas besoin de perfectionnement technologique. Le règne technologique sous lequel nous vivons, à la fois cause et conséquence du désenchantement (un univers dépeuplé de dieux) n'est pas le signe d'une quelconque “supériorité du génie européen”, comme on peut l'entendre parfois. En effet, loin de perfectionner l'univers physique, la technoscience en est au contraire la substitution grossière. Une période comme la notre, qui érige la technologie comme conditon incontournable à la civilisation et au bonheur, est donc, elle aussi, foncièrement anti-traditionnelle. Cependant, le processus déclanché par la croissance infini de la machine me paraît irreversible. Par conséquent, tout esprit de restauration traditionnel du genre, retour à la terre, ne me semble pas très crédible.
L'univers, pour une pensée monothéiste, est perfectible, il est conçu comme provisoire. Dans la tradition, l'univers (ou le “cosmos”) est auto-suffisant. Les dieux y séjournent en tant qu'émanation lumineuse de l'Etre. Ces derniers sont dépendants, tout comme les hommes, du plan divin ou destin suprême, appelé par les Grecs, la Moïra. Les dieux (comme plus tard les Saints du Christianisme) jouent aussi et surtout un role social : ce sont des modèles moraux, lumineux, de dépassement de soi. Il ne faudrait pas croire que les religions, même sous régime païen, seraient des sortes de révélations dépourvues d'intention idéologique.
En effet, la religion officielle a mis l'accent sur tel ou tel dieu en fonction des époques. Quoi de plus efficace qu'un dieu suprême revêtu des attributs guerriers, à l'instar du Wotan germanique, ou qu'un paradis peuplé de délicieuses Walkyries pour accueillir les valeureux guerriers ? Que la paix règne à nouveau, et ce sont les innomblables divinités de la fécondité, de l'abondance ou du commerce qui seront mis en valeur. L'âge du “faire” que nous traversons abonde lui aussi en dieux de l'avoir, du profit et de la performance.
Ainsi, il ne faut surtout pas négliger la finalité que les tenants du pouvoir ont toujours cherché à promouvoir afin d'orienter ou manipuler les masses. Chaque période a connu ses croyances, ses idéologies avec leurs panoplies de mythes justificateurs. Il fallait hier bouter le “boche” hors, au nom de la Nation ; il faut aujourd'hui se métisser avec l'africain au nom d'un mondialisme à peine dissimulé : attitude profondément immorale puisque consistant en une inversion de l'échelle des préférences : l'allogène est préféré à l'indigène.
Sous sa forme chrétienne, le Dieu unique a lui aussi subi les infléxions idéologiques propre à chaque époque : ce Dieu unique, doux et charitable dans le catholicisme conciliaire, a été vengeur à l'époque des guerres franco-allemandes. C'est ainsi qu'il faut distinguer la ou les religions, des spiritualités vivantes.
Cependant, distinguer ne veut pas dire séparer. A mon avis, la spiritualité peut tout à fait se vivre dans le cadre des rites et autres médiations propres à la religion instituée. En fait, cela dépend davantage du pratiquant que de la religion. Remplacer l'autel de l'agneau de Dieu par celui du dieu Lug n'est peut être pas le facteur essentiel au retour de la spiritualité.
Il est cependant certain que la religion nouvelle a profondement creusé de son sillon les mentalités collectives dont nous sommes tributaires. L'avènement du Dieu unique a eut un impact fondamental sur nos sociétés actuelles. J'ai déjà souligné la véritable révolution que représente en effet l'idée d'un Dieu créateur sur le plan théologique. Mesurons en maintenant l'impact produit sur notre monde moderne.
La propension au dualisme, importé du judaïsme marque profondement le Christianisme. “Ce qui est chair est chair, ce qui est esprit est esprit” lit-on dans les Evangiles. Le Dieu des Chrétiens porte donc une propension au dualisme, certes subtile, provisoire, mais propension tout de même. Le Christianisme marque aussi l'avènement d'une scission unique dans l'Histoire : pour la première fois, l'Etre divin se repère dans le fil du temps historique : Dieu crée le monde, Jésus y nait en l'an zéro, il reviendra à la fin des Temps. C'est toute la destinée humaine qui se trouve pour ainsi placée sous l'horizon du Dieu unique.
L'idée d'un début des temps, impliquant une fin, étrangère à la notion traditionnelle de cycles perpétuels, sous tend notre être au monde.
Si le Christianisme a réussi à s'imposer ce n'est pas, contrairement à l'avis répandu, essentiellement par le biais des persécutions. Des persécutions ont bien sûr été commises dans divers endroits d'Europe, mais c'était sans compter sur la résistance des traditions multi-séculaires. Les élites de l'Eglise ont très vite compris les limites de la méthode forte. Mieux valait absorber les lignes directrices de la tradition plutôt que de chercher à les détruire. L'un après l'autre, les conciles ont codifié tous les signifiants de la foi sur le modèle païen. Aussi, si nous faisons la liste des dogmes, mystères ou diverses formes liturgiques, nous serions sans doute surpris d'y retrouver l'essentiel de la tradition païenne. Le culte des Saints pour celui des dieux ; celui de sainte Anne pour la déesse mère ; et jusqu'au mystère de Dieu lui-même qui, sous sa forme trinitaire (le Père, le Fils et l'Esprit Saint) emprunte sans vergogne à la conception trifonctionnelle caractéristique des Indo-Européens.
Quant au corps clérical, hiérarchisé, dominateur, il n'a pu se constituer durablement qu'au sein des sociétés préalablement pourvues d'un corps clérical dominant, c'est-à-dire essentiellement dans l'air celtique. Ce n'est pas un hasard si la réforme protestante ne s'est maintenue durablement que dans la zone germanique, dépourvue de cellule cléricale autonome.
La religion monothéiste, ses croyances, ses dogmes, son clergé, s'est donc substituée à la spiritualité vivante par un processus d'absorption des lignes de forces essentielles. D'autres substitutions sans doute moins visibles ont emprunté les mêmes voies. Le Monothéisme n'a pas disparu avec la mort apparente de Dieu dans nos sociétés post-modernes. Le creux de son sillon demeure. Qu'il soit rempli par l'idéologie du progrès ou par celui des droits de l'Homme, le Dieu Unique reste présent sous ses divers oripeaux.
Je dirais même que les croyances essentielles de notre époque, placées sur l'autel de l'unique, de l'universel, du quantitatif, de la preuve, renvoient le plus souvent au Monothéisme, y compris et surtout lorsqu'elles cherchent à s'en affranchir, comme le marxisme. Que ce soit la croyance au progrès, ou la promotion d'une race unique prêchée insidieusement par le système (voire son pendant exact, le culte de la race pure) toutes ces croyances, aussi justifiées soient-elles, remplissent le sillon creusé par le monothéisme. Il faudrait pour s'en convaincre en repérer dans nos affiches publicitaires ou dans nos téléviseurs, les Eglises, les grands prêtres et l'obscure liturgie.
En somme, tout ce qui tend vers l'un, l'universel me paraît garder la trace du Dieu unique. C'est pourquoi la revalorisation des diversités me paraît être un enjeu capital. Nous voyons bien aujourd'hui que le jacobinisme ne fonctionne pas. S'il ne fonctionne pas c'est que les bases sur laquelle il repose sont celle du monthéisme, qui ignore et méprise la notion traditionnelle d'unité dans la diversité, que les membres d'une famille unie ou les régions constitutives d'une nation forte peuvent illustrer.
Un saut qualitatif peut néanmoins se produire. Cela s'est déjà observé dans l'Histoire. Ce saut aura nécessairement un impact sur le plan collectif et pas seulement sur le plan individuel, condition essentielle au renouveau. De même que la graine ne peut pas ne pas donner l'arbre qu'elle contient, la lumière de la spiritualité ne peut pas ne pas réapparaître au milieu de la nuit, que ce soit sur la plan individuel ou collectif.
En guise de conclusion, je dirais qu'il me paraît aujourd'hui essentiel de se relier aux lignes directrices de la tradition spirituelle. Cela ne passera pas nécessairement par une renaissance des cultes sous leurs formes antérieures, ce qui serait une tentative de “retour” et non de “recours” à la tradition.
En revanche, l'unicité, la poéticité du monde, le respect de la vie, le goût de la transmettre sont des valeurs qui sont contenues dans les entrelacs subtils de toutes sociétés, tout comme le plan de l'arbre est contenu dans la graine. A mon avis, cette aspiration profonde qu'est la spiritualité vivante implique la reconnaissance des hiérarchies naturelles : la politique est au-dessus de l'économie, tout comme la spiritualité est au-dessus de la politique. Et c'est là l'essentiel.
Sans ce redressement vital, nos peuples se condamnent à devenir des loques invertebrées. Sans ce redressement, essentiel, collectif, la spiritualité de tradition se condamne a ne rester qu'une simple opinion. L'inversion des valeurs qui caractérise toute période de décadence nous demande de préférer le virtuel au réel, le lointain au proche, l'allogène à l'indigène...
Mais rien n'est cependant perdu : au fond du lac repose l'épée du roi, qui n'a rien perdu de son tranchant.
Se remettre à l'écoute de la tradition spirituelle, c'est avant tout, pour moi, participer au plan divin qui repose au fond de notre coeur. Immortel, insécable, l'amour inconditionné n'a d'autre finalité que lui-même. Que les professionels de la foi ou de la politique n'en soient pas toujours dignes, qu'importe. L'important est de se remettre à son écoute, de participer à cette quête d'amour et de vérité. Car l'amour vrai ne se prouve pas mais s'éprouve. Et tout le reste en dépend.
F.A.

 
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