Sur les chemins : De la vallée du Rhône au Puy-en-Velay
Au bord du Rhône, les vorgines frétillent comme des bancs de poissons suspendus dans les airs. Les « vorgines », c'est ainsi que l'on nomme ici les arbustes au tronc blanchâtre et autres plantes pionnières s'abreuvent aux lèvres sableuses du dieu fleuve, ici en pays Rhodanien. J'écoute, et ce que j'entends à travers leurs branches c'est un souffle léger qui contient les voix de l'enfance, faisant vibrer les subtiles cordes du coeur. Dans ce temps, à la fois proche et lointain, les enfants allaient jouer près du fleuve, la « grande gouille » comme on l'appelait en patois sans savoir que c'était du patois. Notre maison avait des murs composés de galets en épis de blé ; sa large toiture poutrée sur l'extérieur nous rassurait par temps d'orage. L'été nous courrions jusqu'au fleuve, en quête d'aventures héroïques. Au Moyen Age, le Rhône traçait la frontière entre l' « Empi » et la rive droite où se dresse le massif central, le « Royme », c'est-à-dire le royaume de France. Ainsi, nous, les guerriers du Saint Empire, nous allions nous battre contre les français du Royaume ! Les anciens chemins de hallage, où jusqu'au temps de nos grand-mères, les percherons tiraient leurs chalands plats chargés de pierres, étaient devenus les terrains de joutes réelles ou imaginaires. Lorsque quatre heures sonnaient, une barre de chocolat sur un quignon nous servait de festin ; nous regardions les pêcheurs en habits de plastique vert, immobiles tels des statues de sel, jusqu'au moment où un monstre marin tout à fait semblable au dauphin jaune dessiné sur le blason de la Mairie, ne saute de l'onde, yeux béants et bouche grande ouverte...C'était le monde d'avant l'usine. « Avant que les pétroliers ne viennent détruire nos terrains de jeux », m'assure t-on, d'un air à la fois colérique et résigné.
Vers quoi, vers qui marchons-nous donc, sinon vers cette source d'enfance qui sourd dans l'âme, vierge d'usine et de mensonge, à la fois familière et secrète ? La vie moderne, avec ses temps de transport, ses temps morts, ses tempêtes, ses tant pis perpétuels, si oublieuses des plaisirs simples qui abreuvent, jour après jour, le terreau de notre mémoire personnelle et collective, peut-elle encore irriguer nos racines secrètes ? Poser la question, c'est déjà y répondre. Le temps du Chemin n'est pas celui de la route. Il ne déroule pas le même paysage. Il n'invente pas les mêmes rencontres. C'est sans doute pourquoi nous marchons. Ici, les réseaux autoroutiers, les grands centres urbains ne sont plus qu'un mauvais rêve, bien qu'ils étendent leur empire jusqu'au fleuve : l'usine atomique de Chavanay, posée dans le paysage comme un centre Beaubourg des arts chimiques, nous fait aujourd'hui penser à une sorte de prédateur froid. Que représente cette machine éphémère comparée aux millions de battement volcanique qui ont frapper le coeur de granite du massif montagneux ? L'engin dérisoire d'une course folle vers le progrès, comme garé dans le paysage, le temple d'une croyance erronée ou le symbole d'une fin de cycle ? Qu'importe.
Devant nous se dresse, imperturbable, un monument d'une toute autre portée : le Massif Central. C'est par ses contreforts vigoureux, ourlés de vignes en terrasses, que le pèlerin entre dans ce sanctuaire de roches métamorphiques, du granite et du basalte. De hameaux en hameaux, il arpente son relief majestueux, promenant ses heures lentes au cadran changeant des collines. Là haut, au sommet du mont Pilat, c'est midi qui s'affiche. Le pèlerin se repose, lessivé par l'effort.Encore plus haut, au-dessus du sommet, tournoie le milan, dessinant des cercles dans le ciel. Et vers quel royaume céleste, l'oiseau majestueux, emporte-t-il ma pensée ? Aboutissement de la nature, comme parvenue à la perfection symbolique, le cercle est celui du disque solaire qui donne la lumière et aussi, peut être, celui de l'oeil qui voit. Tout un monde de formes dans le paysage attend celui qui sait voir, des lignes de force du paysage, aux plaques rocheuses des aires géologiques qui se chevauchent, aux ajoncs d'or éclatant de soleil, à cette palette vangoghienne qui ne quitte plus le pèlerin jusqu'au versant opposé ou s'achève la plaque plissée du Massif, là-bas dans le sud-ouest de la France, à plus d'un mois et demi de marche d'ici...
« L'homme, a écrit Saint-Exupéry, se découvre lorsqu'il se mesure avec l'obstacle ». Est-ce ce besoin d'obstacle - et de tremplin - qui pousse aujourd'hui des milliers de pèlerins, armés seulement de leur besace et de leur bourdon, à traverser les monts et les mots du monde ? Sans doute. Mais pourquoi ce renouveau des chemins de pèlerinage à l'heure même des avions supersoniques et des courriers électroniques ? C'est que notre époque, lissée comme des pistes d'aéroport, a horreur des risques et des obstacles. Aussi, je me demande si l'aventure humaine d'un Saint-Exupéry serait aujourd'hui possible, sans les pannes d'avion dans le désert, sans la boussole à aiguille, sans ces menues solidarités que la précarité de l'existence impliquait jadis ?Pour se mesurer, l'homme a besoin d'obstacle. Le pèlerinage de Saint Jacques est l'un des derniers lieux d'obstacles. Un lieu « obstaculaire » - pourrait-on dire - par opposition aux lieux « spectaculaires » de nos mégapoles surpeuplées. Comme nous le rappelle l'adage, ce n'est pas le pèlerin qui invente le chemin mais le chemin qui invente le pèlerin. En explorant la clairière immaculée du matin, la grange pleine de blés tendres de la ferme, c'est un peu les coulisses ignorées de lui-même que le pèlerin découvre. Loin des routines programmées, l'imprévu l'attend à chaque pas : là, une espèce de fleur inconnue ; ici, à l'orée du pré, le soudain paraphe d'un chevreuil. Le geste fraternel du paysan, au milieu de son champs, devient celui d'un gardien complice et vigilant d'un temple ouvert à tous : la Nature.
Tout un monde de signes et de signatures, dissimulés derrière les écrans plats de la modernité, se dévoile soudain au marcheur. Ainsi, la nature n'est point, pour nous, celle des idolâtres verdâtres. Elle n'est pas cette matière dépeuplée d'invisible, de divin, ce qui reste lorsqu'on a athéisé tout le reste et qu'il faut à tout prix sauver ? Au contraire, la Nature nous apparaît comme une épiphanie transparente au divin. Un vieux professeur m'avait dit un jour : « les preuves fatiguent la vérité ». Ce sont ces vérités qui ne se prouvent pas mais s' « éprouvent ».Nos plus lointains ancêtres, savants jardiniers de la planète, n'ont guère écrit de texte. Mais les noms qu'ils donnèrent aux fleuves et aux vallées se lisent encore sur nos cartes. Ceux qui donnèrent des noms de divinité aux fleuves et plantes se demanderaient bien quelle sorte de nouvelle religion méritera que l'on sacrifie les forêts et les fleuves. Les faux dieux du Progrès, du matérialisme triomphant, qu'un célèbre prélat, Jean Mayol de Lupé, appelait naguère à combattre «à la pointe de la baïonnette» sur le front de l'Est, se combattent ici sur le front d'une croisade intérieure. Alors que la nuit recouvre déjà le mystère des montagnes, chaque soir c'est le repos des soldats. Le coeur pétri par la bonne fatigue, les journées s'achèvent par le récit des braves. Les pèlerins « petafinés » par la longue marche (c'est-à-dire à l'image de la célèbre petafine, fromage savoyard baigné dans l'alcool) se reposent. Dans l'accueil jacquaire, les paroles sont inutiles, tant le Silence rempli de pas se charge de parler à notre place. Une lumière surnaturelle émane alors de l'âtre. Non, pas seulement la lumière blafarde de la bougie posée sur la table, reflétée sur les joues roses des pèlerins courbaturés. Mais aussi celle, invisible, qui s'allume dans l'âtre de nos coeurs lorsque les voiles des convenances sont tombés. Oui, ce soir je ressens ce « réconfort de la camaraderie » si cher à l'auteur de Terre des Hommes. C'est cette perle sans prix, qui luit au font des visages de l'âtre jacquaire, chaque soir, comme dans un coquillage.
Première nuit dans l'âtre jacquaire
Le monde se repose. Plus un bruit ! Au dessus du village, le ciel n'est plus que murmure d'étoiles. Les souvenirs de la journée passée se déroulent dans le songe : je revois le chemin qui grave l'implacable montée ; puis la petite vallée qui délivre son village ! Les muscles du corps pétris par l'effort, puis la fontaine salvatrice. Je recherche la métaphore de tout cela dans mon existence. Dans les clairs-obscurs de l'existence. La nuit jacquaire n'est pas une nuit ordinaire. Le repos que génère la fatigue, ce pétrissage du corps et de l'esprit, semble toucher le fond du coeur. Une vraie liberté se diffuse dans mon corps. Autour de nous, dans la chambre de fortune, des objets épars semblent alors faire partie du songe : la carte avec son réseau de chemins affichée sur le mur ; plus bas, au bord de la cheminée, nos souliers de marche me rappelle les soirs de Noël ; enfin sur la table le livre d'or où j'écrirais une phrase, un poème, un dessin, demain peut-être.Tout s'endort sous mes paupières lourdes. En ces minutes précieuses d'entre vieille et sommeil, je pense à vous Saint-Exupéry, mon vieux compagnon d'écriture. Je pense à votre Petit Prince si délicat, image de cette enfance qui dort en chacun de nous comme un village dans une vallée...
La charge de cavalerie
Le lendemain matin, tout semble à nouveau possible. Le couple de retraités qui nous accueille semble avoir tout prévu. Dans le moindre détail. Nous nous levons avec ce désir insatiable de vaincre. Ce désir qui habite le coeur du chasseur préhistorique, le chevalier du Moyen Age et aussi à sa manière l'homme d'affaire vorace d'Aujourd'hui. Mais c'est d'un combat intérieur qu'il s'agit ici. Un combat qui prend figure dans la victoire contre la montagne, contre la forêt traversée. Contre cet « espace sauvage » que rend si bien le mot allemand « wild » si proche du « wald » qui désigne l'espace boisé, repère de brigands et de bêtes sauvages.Il est six heures du matin. Nous voici face à la montagne encore endormie. C'est à une véritable naissance que nous assistons. Le ciel s'ouvre à l'Est. Magnifique et grandiose, comme une immense rose. Peu à peu, les Alpes se découpent en ombres chinoises et sur les notes grises de leur crête, les doigts roses de l'aurore viennent jouer leur morceau de musique préférée. Ce menuet délicat qui réveille lentement la nature à chaque matin du monde. Tout cela ne dure qu'un moment, fugace, magique. La vallée retient alors son vert, tandis que je retiens mon souffle. Auteur de mon propre rêve, la vie s'ouvre autour de moi comme une fleur qui éclot. Le chemin, qui semble naître dans ces lointaines Alpes Suisses, remonte jusqu'à nos pieds, impatients de combattre. C'est alors qu'une ombre de géant apparaît. Un pèlerin massif, comme un gardien des montagnes, vient à ma rencontre. Nous faisons connaissance. Un geste furtif. Nul besoin de longues palabres, de protocoles. Car nos pieds se connaissent déjà.« Mon grand-père a fait la bataille de France. C'était un homme fort », se livre sans crainte notre rude gaillard. - Il m'a donné une enseigne fleurdelisée de son régiment de cavalerie. Ce fait d'armes n'étant pas très connu, j'en reproduis ici les grandes lignes :Le premier jour de la guerre de 40, le régiment de cavalerie dont faisait parti mon grand-père se rua contre les chars Tigre du Général Gudérian. Mon grand-père était sous-officier. C'était le sang des derniers croisés qui coulait dans ses veines. La charge était lancée, irréversible, folle : les officiers armés de leurs sabres, les autres de lances, s'encastrèrent littéralement dans les épaules d'acier des chars. Grenades lancées, c'est à peine si nos soldats d'un autre siècle éventrèrent une cinquantaine de ces bêtes d'acier. Seuls 3 cavaliers sur 13 000 survécurent ! Dont mon grand-père. Ce dernier passa le reste de la guerre dans un camp de Prusse. Respectés par les Allemands pour leur Haut fait, mon grand-père et ses deux camarades devaient recevoir la visite de Adolf Hitler en personne. Mais l'attentat manqué de Munick modifia l'agenda du Furher... C'est à l'aune de bien d'autres faits d'armes, que nous vainquions ensemble les derniers pans de la montagne. Les pommiers, image du paradis celtique, embaument le chemin qui traverse le Pilat. C'est au sein de ces vergers sacrés par la tradition que repose l'âme des fiers guerriers de tous les temps. Que ce soit ici même ou dans ces îles paradisiaques plantées d'arbres, qu'importe. Les morts valeureux vivent avant tout dans nos mémoires. Les genêts font éclater leurs ors sous nos paupières. La chaleur ouvre ses pétales de lumière. Nos histoires se fondent en elle. Alors, le repas sobre et solide préparé la veille, et avalé sur le pouce, nous comble d'aise. Nous voici « benaises », c'est-à-dire repus, rassasiés en dialecte dauphinois. Après ce bonheur simple du casse-croûte campagnard, l'herbe du pré garde nos empreintes. Et c'est les habits en guenilles, comme deux «arsouilles», c'est-à-dire les vagabonds qui écumaient jadis les campagnes, que nous traversons les prochains bourgs encore ensiestés du chemin. Bientôt, le village de Saint Appollinare apparaît dans notre sillage. Avec son cloché d'ardoise, pareil à des milliers d'autres clochers de France, avec son monument aux morts maculé de centaine de noms, semblables à tous ces villages de France, exterminés par les guerres franco-allemandes. Puis voici Saint Julien Molin-Molette, célèbre pour sa brasserie de bière, ses artistes Anglais et Allemands de bisanguoin, ses fêtes tonitruantes. Au détour d'une rue, l'onde de la fontaine rentre en irruption de joie. Les villageois, indifférents à notre enthousiasme, jouent aux boules. Un air de Provence emplit la place du marché. Mais pas de confusion, nous sommes bien ici à l'intérieur du triangle des langues franco-provençale. Point de fête votives arrosée de pastis, mais la « vogue » printanière où « débaroulent » chars garnis des « gônes » du village et conteurs à l'accent traînant. La fatigue nous tire par les bras. Mais les portes de l'accueil jacquaire s'ouvrent devant nous, comme la crèche à Saint Joseph. Nous voici à la fin du cycle de notre résistance, devançant le soleil de quelques heures. Mais qu'est-ce qu'un pan de montagne vaincue en comparaison de votre exploit, ami Guillaumet ? Vous, dont l'incroyable orgueil d'Homme reste à jamais gravé en lettre d'or dans le grand livre de l'héroïsme. Avec, votre traversée de cinq jours des Andes glacées, lesquelles « ne rendent pas les Hommes ». Avec pour seule lampe, ce pas qui ne devait pas s'arrêter de marcher sous peine de mort dans l'heure suivante. Avec votre amour pour votre mère, pour votre femme. Je pense à vous en mesurant ce qui me sépare des exploits involontaires des grands Hommes.
Le vieil homme et la montagne
Après le hululement de la chouette qui annonçait le cycle nocturne, après les chevauchés oniriques où se mêlaient pêle mêle cavaliers français et chars allemands dans un incroyable vacarme de bêtes et d'hommes, voici le chant du coq qui inaugure le jour, crête haute et bec fier, tel que dessiné sur les pièces de 20 Francs de l'époque de nos grand-mères. L'univers de fleurs et d'objets anciens se réveille dans le petit jardin de l'accueil jacquaire, formant un petit microcosme domestique. Karen prépare le petit déjeuner avec le geste affable et compatissant de l'ancienne pèlerine reconvertie en hôte. L'odeur suave du café voyage jusqu'à nos narines. Le bonheur de notre couche de fortune se rallonge jusqu'au dernier chant du coq.Par les volets entrouverts, les maisons du village, serrées les unes contre les autres comme des livres sur une étagère, portent des façades anodines et froides plaquées de briques rouges. Elles contiennent cependant des trésors d'hospitalité une fois la porte franchie ! Et le coeur ligérien, généreux et fidèle prend maintenant l'odeur du café fumant et des tartines de pain bis au beurre et au miel de campagne. Une embrassade, un au revoir improbable à Karen, et nous voici repartis sur les routes brumeuses du matin, coeur et gourde remplis jusqu'à la garde.
Un chapelet de villages plus haut, et c'est un autre versant du paysage qui s'ouvre. Le Vivarais, industriel, disparaît dans les bras verts du Velay, rural. Les rivières qui jouaient jusque là de leur partition d'argent dans le Rhône, s'écoulent dans le versant de la Loire. Le fleuve sauvage au lit tressé d'îles de sable doré est l'artère fémorale de la France, celle qui irrigue bien des peuples, depuis Feurs, le « Forum des Ségusiaves », jusqu'aux Bretons de Saint Nazaire, en passant par les Châteaux de Touraine. Bref, le monde méditerranéen est séparé du monde atlantique par le petit col d'une montagne et je viens de le franchir.Ici s'achève aussi le chemin muletier que les « picadios » empruntaient pour le transport du sel de mer, à travers Dauphiné, Vivarais et Velay. Le sel, indispensable à la conservation des viandes et des poissons. Point de panneaux touristiques ; point de musée à traditions nastalinisées. Mais la joyeuse fête de Saint Sauveur-en-Rue qui, chaque année, voit défiler dans ses rues étroites les ânes fourbus de paniers de sel !
Nous croisons un vieil homme. Comme sorti d'un livre de Victor Hugo. Pantalon de velours et casquette patinée de cire, un bouquet de mâche à la main, il s'en va à travers champs. Sans doute un ancien « Garagna » des montagnes. Un salut de la tête, quelques mètres de marche commune et voici que les langues se délient. Il me raconte, à moi, le jeune homme de passage, le confident d'une heure, ce que ces montagnes contiennent de lui-même.« De ces forêts de sapins, nous, les hommes de Saint Sauveur-en-Rue, devions extirper les plus grands arbres. C'était le matin, à quatre heures que nous partions pour la montagne. Avec nos pairs de boeufs, nous les tirions à travers monts et vallées, jusqu'aux scieries de Saint-Etienne. Là, un monstre aux dents d'acier les débitait en planches ».Le vieil homme qui me parlait avait sans doute trois fois mon âge. Le visage buriné par une vie de labeur, témoin vivant de ce siècle dominé par la bourgeoisie industrielle ; de ce siècle de guerres - de leurs guerres - où, comme le dit si justement le poète : « les hommes accourèrent de toute l'Europe pour se connaître à fond ».« C'est dans la vallée, me dit encore le vieil homme, que sont passés les chars blindés de Leclerc. C'était en 1944. Je m'en souviens comme si c'était hier. Il me semble encore entendre le rugissement des chars qui faisaient trembler les montagnes ». La fameuse « deuxième DB » termina en effet sa course héroïque à l'assaut des Alpes bavaroise, dans le Nid d'Aigle, jusque dans cette salle à manger d'une forteresse accrochée à la montagne, où une table mise attendait ses hôtes. Les assiettes de porcelaine, les couverts en argent étaient intacts, tout comme une serviette de coton blanc brodée des initiales A.H... Mystère des enchaînements d'images, une photographie revint alors à la surface de ma mémoire. On y voit Leclerc, debout, l'air sévère, une canne à la main, passant en revue une dizaine de soldats accablés de fatigue. Le regard droit et impavide. Le cliché fut pris une heure avant leur exécution. Dans cette photographie, Leclerc se tenait face à ces Waffen SS Français : « N'avez-vous pas honte de porter un uniforme allemand ! », s'écriait le Général. Et les soldats de lui répliquer : « et vous, de porter un uniforme américain ?»...Voici encore un évènement peu connu qui rend un son bien différent de la fanfare officielle enseignée dans les Lycées de France. L'Histoire est écrite par les vainqueurs et ceux qui ont gagné la guerre l'ont écrite sans tenir compte de tous les versants de la montagne. Face à nous, le chemin descend désormais vers la vallée du Velay où la ville du Puy, antique lieu celtique de pèlerinage, triomphe en maître. A nous, les picadios modernes, porteurs d'étoiles, la voie s'ouvre pour la prière, le rêve et les ampoules de pieds.Nous voici en Auvergne, mille fois comptée dans nos récits de guerre des Gaules ! A la fois rude et majestueuse, insolite et austère, avec ses chênaies profondes, ses cuvettes volcaniques, ses cheminées de fée qui pointent du doigt le ciel, ses orgues basaltiques, le pays des guerriers Arvernes se déroule tel un tapis de mystère devant mes yeux ébahis !
Sous le bord d'une marre, je vois un pèlerin tailler un branche d'aulne. Sait-il seulement que c'est de cette essence d'arbre que les Celtes de cette région auraient tiré le nom de Verne ou Arvernes ? Je l'ignore, mais les subtils entrelacs de fils qui semblent tisser les rencontres, me font signe à nouveau ! Xavier n'a pourtant rien d'un Arverne ; il est Suisse. Et nous allons marcher ensemble deux semaines durant...
Mille mètres au dessus de la mer et nous voilà au même niveau que le milan qui dessinait hier des cercles dans le ciel. Nous voilà devant une de ses charnières secrètes du Chemin. Partout, des sapins majestueux revêtus de velours vert. Partout, la grande écriture de la nature qui éclate du Verbe divin !
Le chemin bordé de murets couverts de mousse limite un carré d'herbe verte. Palette de peintres impressionnistes ponctuée de taches jaunes et pourpres, voici mon premier jardin naturel de plantes médicinales. Le jaune tirant sur le brun du millepertuis et le pourpre rosé de la digitale s'impriment dans ma mémoire pour toujours. Pourtant, nous avons bien conscience que ce regard porté sur la « nature », romantique à souhait, est celui, extérieur, de l'homme urbain ; de celui qui n'a pas de boue sous ses souliers vernis en rentrant le soir ; qui n'a pas les contraintes saines, mais oh combien harassantes, du temps qu'il fera demain, de l'ouvrier agricole qui ne viendra pas, de la vache qui cette nuit va mettre bas...D'un accord implicite, nous nous asseyons. Les dalles plates du muret nous servent de table. Nos maigres provisions rapidement ingurgitées, nous laissent sur notre faim ; et nos gourdes, restent muettes. Après ce repas frugales, Arven et moi n'avons qu'une idée : rejoindre l'auberge la plus proche, et plonger, enfin, dans les bras de Morphée. Mais il faut mériter la montagne. Le monde artificiel de la ville est loin. Ici, point de bouton pour monter les ascenseurs, point de tickets, point même de distributeur d'argent. Les pommiers, les cerisiers, sont nos marchés de Printemps ; les près à fleurs, nos cornes d'abondance.Le massif du Meygal nous ramène à la réalité brute : la montée, implacable, fait gonfler les veines de nos jambes. Autour de nous, les sapins se font de plus en plus nombreux à mesure que nous prenons de l'altitude. Les courbes de niveau se lisent à l'aune des essences d'arbres : les feuillues laissent la place à la famille des résineux. J'aime les arbres ; j'aime leur verticalité parfois plus franche que celle des hommes ; plus sacrée que leurs sanctuaires sont les bois profond de l'Auvergne. D'ailleurs, pour les celtes, les bois se nomment « nemeton », nom dérivé de « nemos » qui désigne le ciel, la voûte céleste, comme si dans la forêt, l'Homme de Tradition se retrouvait dans un recoin des cieux, comme projeté sur terre par la magie des correspondances divines. Le psychisme mystérieux de l'homme serait-il lui aussi peuplé d'arbres et de clairières ? Peut être. En tout cas, un silence respectueux s'impose en entrant dans ce sanctuaire de bois et de lumière. A partir de neuf cent mètres, en direction de Saint Julien, les premières gentianes sortent de terre, avec leurs larges feuilles comme des oreilles d'âne et des fleurs vertes. Mais ce sont leurs racines, longues comme des carottes qui sont ici l'objet de toutes les convoitises. C'est avec elles, en effet, que professionnels et amateurs, fabriquent une boisson alcoolisée. Les taches de terres brunes qui maculent les près verts ne sont pas le fait des taupes, mais celles des cueilleurs de gentianes. Au milieu du grand près, un groupe d'hommes armés de grandes bottes, se courbent devant une tourbière. Ce sont les taupes de l'Auvergne et de l'Aubrac.Les senteurs salvifiques des grands pins emplissent nos poumons d'une véritable jouvence. Très vite, au bout du paysage, les premières cheminées de fée, ces « necks » volcaniques, sortent le bout de leur nez. Elles habitent la plaine comme des dames de majestée, faisant une immobile danse. Mais ce ballet de pierre reste invisible à l'échelle humaine. Ces pics de lave solidifiée nous ramènent en effet à une échelle temporelle d'avant les Hommes, à une époque où les dinosaures se livraient à des combats titanesques sous des étoiles filantes. Pris de vertige, mon imagination galopante se cogne à une autre contrainte de la marche. La soif. Nos gourdes sont vides. Le village prochain, Saint-Julien-Chapteuil, patrie de Jules Romain, est encore loin, là-bas dans la vallée cachée derrière le bosquet de sapins verts. Le sol de granite rouge dont les failles laissent échapper un petit filet d'eau de source me donne encore plus soif. Je prends ainsi la mesure de l'eau, cet élément transparent divinisé par nos anciens. Chacun sait sans effort classer parmi les grands travaux de l'humanité, premièrement la grande muraille de Chine, deuxièmement les cathédrales de la chrétienté, troisièmement les pyramides d'Egypte, mais on ignore généralement que ces immenses travaux ne sont rien à comparer des fameux « Quanats », ces acqueducs souterrains qui traversent le plateau iranien de part en part ! Des milliers de kilomètres de canaux pour irriguer les zones sèches, voilà le plus bel hommage rendu, ni à un roi, ni à une reine, mais à l'eau, élément de vie.
Le flux des pèlerins s'accroît à l'arrivée au village, ce flot humain coule dans les vallées. Nos sacs à dos, toujours trop lourds, font-ils mal au dos sous le poids des provisions ou sous celui de nos questions, de nos doutes, des peurs de l'homme moderne ? Poser la question c'est déjà y répondre. De loin, cette longue procession qui s'écoule de cols en cols, ressemble à une sorte d'enterrement. L'enterrement d'une époque déjà morte sous son propre poids, sous celui de son matérialisme pratique. C'est peut être aussi l'image archéofuturiste d'une religion à venir.
L'arrivée au mont Anis
C'est par le chemin sinueux du Mont de la Joie, que la ville du Puy se laisse déshabiller du regard pour la première fois. De loin, les sucs volcaniques surmontés de statues de Vierge laissent derrière les paupières, une image indélébile. L'ocre de la terre, le vert des arbres, le bleu du ciel sont les trois couleurs du blason naturel de ses lieux, saisissants, magiques. C'est une vibration qui émane des lieux, plus qu'une ambiance. Nous qui sommes au sommet d'un écrin, nous avons même l'impression de violer un sanctuaire. Il est à peine nécessaire de préciser que ces lieux furent sans doute l'objet de pèlerinage depuis la nuit des temps. Et ce n'est pas la Pierre Noire, la fameuse pierre des fièvres, située dans la cathédrale qui infirme cette impression. Xavier et moi nous admirons le site. Point de doute, les Vellaves étaient un peuple des pierres. Et c'est avec appréhension que nous devons quitter notre « podium » pour descendre dans la ville, moment tant redouté du pèlerin. Le cosmopolitisme, le fracas des automobiles et des lumières artificielles, l'indifférence des « hommes machines » traversent nos âmes déjà revenues au temps du nomadisme tribal. Nous sommes deux indiens dans la ville. Repérables à des lieues à cause de nos barbes naissantes, nos guenilles hirsutes et nos sacs poussiéreux. Mais après avoir traversée ces interminables faubourgs sans âme, nous voici dans les rues médiévales du Puy, pavées de galets ronds sur les côtés et de pierres volcaniques brunes, au centre. Toutes ces ruelles semblent converger, telles les allées d'un labyrinthe, vers le Mont Anis ou Anicium ou triomphe fièrement la cathédrale du Puy. C'est une autre impression saisissante de voir pour la première fois cet édifice aux proportions si bizarres. Les trois voûtes surélevées semblent faire écho aux sucs de lave qui ponctuent la ville. La façade, composée d'un damier noir et blanc, semble provenir des croisades, celle de Contantinople ou celle de Cordoue, beaucoup plus que de Chartres ou de Rome.Et tout s'explique, dès lors que le livre d'Histoire s'ouvre à la bonne page. Celle où la communauté guidée par l'évêque Gotescalc s'en va à la recherche du tombeau de Saint-Jacques aux confins occidentales de l'Europe, cette lointaine Galice ; celle où l'on entend Adhémar de Monteil, prêcher sur les escaliers de la cathédrale la première « croiserie » contre l'infidèle ! C'est tout ce peuple de prêtres, savants, architectes, gueux et paysans qui nous accompagne dans le sanctuaire déjà bondé de pèlerins et fidèles en tout genre. Nous voici tous réunis dans le sanctuaire. Les murs noircies par les bougies nous escortent jusqu'au choeur. Là, sur fond d' une tapisserie fleurdelisée bleue et d'or, la Vierge Noire nous regarde. Emmaillotée de voiles et de colliers multiples comme une poupée d'enfant, c'est vers cette petite statue que les centaines d'yeux sont rivés, en attendant l'office...Cependant, point de rêverie, point de naïveté, derrière la légende qui écrit des mensonges sur son livre de vérité, nous découvrons l'Histoire qui écrit des vérités sur son livre de mensonge : dans ces âges sombres du dixième siècle, la voie de Jérusalem, étant de plus en plus incertaines à cause des bagaudes, fut remplacer par la voie d'occident. Il s'agissait donc de tracer un itinéraire à l'occident où le flot des pèlerins puisse s'écouler. Et quel meilleur espace que cette péninsule espagnole qui, venant d'être reconquise sur l'islam, trouva dans ce flot propice à la stabilisation religieuse, culturelle de la chrétienté, un retour à l'Europe. Mais ce n'est là que l'échelle courte de l'Histoire ; les événements récents sont bien souvent les vagues superficielles de courants plus profonds. L'axe Ouest Est qui traverse l'Europe, des steppes aux océans, est en effet aussi l'axe des grandes migrations de peuplements celtiques...
Retour du grand balancier de l'Histoire ou simple coïncidence, il n'y pas guère ici de place pour les preuves.