"One Ring to rule them All !" "Un anneau pour les gouverner tous !"
L'univers de Tolkien n'est pas celui du XIXe siècle, de "la Guerre des Etoiles" faisant l'apologie des machines volantes. Il est celui du XXe, coupable de la destruction de la nature, des identités et rêvant du retour à la terre : il est plus proche du slogan "Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal, la terre elle ne ment pas", de cet idéal du retour à la terre des années 40, de Pétain à Saint Exupéry, que de l'idéologie du Progrès. La machine est du côté du mal : les suppots de Saruman saccagent les arbres ; leur force repose sur celle des engrenages mécaniques et des usines qui vampirisent les ressources de la terre... Avec ses grandes tours grises, le Mordor est présenté comme un désert postindustriel. Il est une image de nos usines désertifiées. Le mal renvoie d'ailleurs à lui: les Nazgûls sont attirés machinalement par l'Anneau.
L'enfant Tolkien, lui-même, a dû quitter son paisible village de Sarehole pour la grande ville de Birmingham, alors en pleine révolution industrielle. Quoi qu'en dise Tolkien, il est certain que le déracinement est présent dans son oeuvre d'écrivain et même de linguiste : voulait-il réinventer ce royaume perdu de l'enfance en inventant des langues imaginaires, elfique et Ent ? Poéticité du monde et pouvoir de l'anneau
En tout cas, l'univers décrit par Tolkien est empli de poésie. Que se soit la Comté des Hobbits ou des différents royaumes des Hommes, des nains ou des Elfes, les lieux sont traités comme de véritables personnages. Mais la poéticité du monde ne s'exprime pas par des artifices, des créatures inventées de toute pièce. Les paysages, les fleurs et les animaux sont presque tous ceux de notre monde. Les Elfes incarnent la sagesse mais ils peuvent revenir au niveau des hommes, à l'instar d'Arwen qui, par amour par Aragorn, devient mortelle ; de même, Gandalf, en battant le Balrog, s'élève au niveau des Elfes. On voit bien que l'univers fantastique de Tolkien n'est pas conçu comme un monde parallèle distinct de notre monde. Il est présent pour révéler la poéticité de notre monde. Cette conception est d'ailerus celle des Celtes pour quoi l' "Ancien Monde" est bien présent dans notre monde. Le but de Sauron et de son complice Saruman est justement de détruire ce monde :
"L'ancien monde brûlera,dans les flammes de l'Industrieles forêts tomberont.Un nouvel ordre naîtra"proclame Saruman, sur un ton prophétique.
Toute la trame narrative du Seigneur des Anneaux repose sur la lutte à mort entre deux mondes et non entre deux clans ou deux races. Le magicien Saruman cherche à opposer les hommes entre eux. Il est, à ce titre, l'archétype même des manipulateurs de notre temps. Mais la lutte oppose deux univers antagonistes qui peuvent se résumer par, d'un côté, le monde enchanté et libre de la Terre du Milieu ; et de l'autre, le monde esclavagisé et matérialiste de l'Isengar. Il est tout à fait symptomatique que Saruman commence par s'en prendre aux arbres, symbole de vie et de transmission, dont a besoin son industrie funeste :
"Saruman a un esprit de métal et de rouage, il ne se soucie plus des choses qui poussent"dit très justement Sylvebarbe, l'arbre (pardon, le Ent !) de la forêt de Fangorn. Cette forêt enchantée symbolise à mes yeux la poéticité du monde. Ce lieu sanctuaire, craint par les hommes, où les arbres se parlent entre eux. Ces mêmes arbres sont absorbés, puis débités par les ouvriers noirs de Saruman avec une rare violence dans les entrailles de la terre, selon une cadence industrielle.
Autre symbole poétique, le pain. Tolkien précise en effet que Gollum, sous l'emprise de l'anneau, avait perdu "jusqu'au goût du pain". Le pain partage avec l'arbre le pouvoir de germer. Il est porteur de tradition, de poésie comme nous le rappelle le poète français Francis Ponge.Il est symptomatique que notre époque a perdu le goût du pain, et ne le respecte plus lorsque qu'on le voit de plus en plus émerger des poubelles des rues.
Le fantastique comme reflet de la réalité Pour beaucoup de gens, le genre fantastique serait réservé à l'univers infantile. Le conte de fée à sa propre manière de refléter la vérité. Mais il doit avant tout être réussi comme simple récit, disait Tolkien. Il faut remarquer que le genre fantastique ou "heroïc fantasy" n'a pas de lettre de noblesse au pays de Descartes, alors qu'il est populaire dans les autres pays, notamment anglo-saxons et germaniques.
Nous avons précisé que la dimension fantastique du Seigneur des Anneaux ne s'érige jamais pas monde parallèle. En revanche, il existe un relief fantastique dans cette histoire. L'univers de Tolkien est peuplé d'éléments fantastiques "émergeants", à l'instar des oreilles des Elfes, légèrement plus pointues que les nôtres ! Ce relief fantastique n'est donc pas une barrière mais un tremplin pour notre monde et notre imagination.
L'imaginaire élève, libère, lorsque le matérialisme contraint. Tout à l'opposé de l'attraction pour le mal est la détermination des Hobbits à porter leurs fardeaux. Un des héros du récit est Sam Gamgie. Il n'est pourtant pas issu de haute lignée et tombe presque par hasard dans l'aventure, ce qui nous rappelle les temps héroïques de l'Europe.
Un destin Européen
Le "libre arbitre", vertue européenne, est le maitre mot de cette oeuvre : jamais les sages de cette histoire ne le dirige. Elrond, Gandalf ne font qu'intervenir dans le déroulement des choses, ils ne le contraignent pas. C'est libre que Frodo se porte candidat pour porter l'anneau.Pour expliquer sa conception, dans sa correspondance, Tolkien donne une image saisissante, celle de la graine : "une grande partie des changements qui s'opère chez un homme sont sans doute le déroulement des schémas cachés dans la graine ; même si ces derniers sont naturellement modifiés par la situation (géographique et climatique)dans laquelle elle est semés, et peuvent être altérés par des incidents terrestres.
Cette comparaison laisse inévitablement de côté un point important. Un homme n'est pas seulement une graine, se développant selon un schéma défini, bien ou mal accordé à sa situation ou à ses défauts, en tant que spécimen de son espèce : un homme est à la fois une graine et, dans une certaine mesure, également un jardinier." ("Lettres" page 340).
Irène Fernandez fait justement remarquer qu'il ne s'agit pas de conquérir un objet magique, ou un pouvoir, mais au contraire de s'en débarrasser. Le SDA est une leçon de renoncement mais aussi de courage.Il s'inscrit dans la longue tradition Européenne : il met en avant le courage, la détermination. Même lorsque tout est perdu, il faut garder espoir. Cela nous rappelle l'idéologie Indo-Européenne selon lequel la lumière triomphe toujours de l'obscurité. Il n'y donc pas de fatalité au mal, à l'esclavage. Le Nazgul, "qu'aucune main d'homme de peut tuer" est pourtant détruit par Eowyn, la fille du roi Thoedem.
Etre fier de son non et de son nom.
La fille du roi combat le Nazgul, Gandalf s'élève au niveau des Elfes, le monde de Tolkien est celui du défi, du libre arbitre face au déterminisme, symbolisé par le pouvoir de l'anneau. C'est une magistrale illustration du "polythéisme des valeurs" défendu par le sociologue Max Weber.
L'oeuvre elle-même de Tolkien est un véritable concours de circonstance : au départ, la volonté de Tolkien de faire parler la langue Elfique qu'il avait inventé. L'histoire n'est apparue que par la suite.C'est ainsi que lorsque Tolkien décrit la rencontre d'Aragorn et des Hobbits dans l'auberge du Poney Fringant, il ne sait pas ce qu'il va en faire par la suite.Tout dans cette histoire est communication entre les hommes et entre les animaux (les aigles parlent) et les hommes.
L'un des effets destructeur de l'anneau est d'oublier son nom. Lorsque Gollum entend à nouveau son nom, Sméagol, il est comme rappelé par sa mémoire. Il redécouvre qui il est. Nous aussi, sachons nous rappeler que nous sommes des Européens.
FAV, juin 2009.


 
Chargement des bibliothéques...